Images : Lucas Ferrero.

« Il y a un terrain qui est à ma grand-mère qui est morte, voilà. Il fallait que je vous le dise dès le début parce que plus j’y réfléchis, moins je sais l’expliquer. »
Jef Klak republie ici un texte extrait du sixième numéro de sa revue papier, « Pied à terre », encore disponible en librairie, issu du partenariat avec le Master de création littéraire de Paris 8.

Il y a un terrain qui est à ma grand-mère qui est morte, voilà. Il fallait que je vous le dise dès le début parce que plus j’y réfléchis, moins je sais l’expliquer. Le terrain a été acheté par mon père qui malgré tout ne possède pas le terrain, puisqu’il est à ma grand-mère. Mais ça ne compte pas vraiment, parce que c’est en Afrique. Je le dis dès le début, qu’il y a ce terrain au Bénin, parce que c’est pas facile à expliquer. Mais voilà, le terrain est là et ma grand-mère est plus là, du moins pas dans le sens où on l’entend.

Un terrain, c’est une propriété. Pas comme une maison qu’on peut habiter et qui peut être un lieu intime et politique et amical et festif, non, là c’est vraiment un acte de possession de la terre ou en tout cas d’un bout de terre. Mon père a acheté un terrain et moi a priori ça ne m’arrange pas, parce que c’est un truc bourgeois et que posséder c’est dégueulasse, ah ça c’est sûr. Je me rends compte que je sais pas trop ce qui arrive aux rapports de classe, en exil, c’est pour ça que ça m’embête de vous raconter ça, parce que là tout d’un coup en arrivant sur le terrain mon père était comme riche. Il regardait la terre et je me suis demandé s’il avait réalisé un de ses rêves ou le rêve d’un des autres. Je me suis dit c’est drôle ce qui est arrivé à sa classe quand il a traversé la Méditerranée, elle s’est contorsionnée dans la soute d’un avion, elle a comme gelé dans un pays froid, et puis tout d’un coup elle est revenue, glorieuse, en se mettant en scène, sur ce terrain qui l’a faite classe possédante.

Moi j’y suis attachée je crois quand même, à ce terrain, je sais que c’est problématique, et évidemment que posséder c’est dégueulasse, ah ça c’est sûr, mais ma grand-mère qui est morte, franchement on ne peut pas lui en vouloir maintenant de posséder, il fallait lui dire de son vivant, et de son vivant elle possédait pas encore, elle a même pas eu le temps de s’installer sur sa propriété, alors mes commentaires je pourrais les garder pour moi, surtout que le terrain compte pas, puisqu’il est au Bénin et qu’ici ça n’impressionne pas grand-monde.

Ici, c’est en France où il y a des terrains, comme partout je crois. En France, je suis née, alors on a dit que c’était ma terre. Moi a priori ça me parlait pas trop, j’ai grandi sur du béton, et des pavés qui déglinguaient les roues des trottinettes avant qu’elles ne deviennent électriques. En réalité je romance parce que je crois pas que quelqu’un m’ait un jour dit dans une conversation c’est ta terre. Ça passe plutôt par des bouts de papier plastifiés et des facilités administratives, des files plus rapides et moins angoissantes dans les aéroports et aux postes-frontières. Maintenant que j’y pense c’est quand même des petites choses, cette histoire de terre, des toutes petites choses super importantes, comparées à un terrain.

Le gros problème des terrains, c’est qu’au final c’est comme les papiers et les frontières, moins solide que ça en a l’air. Vous pourriez vous dire qu’un terrain c’est là et que ça peut pas trop bouger, sauf qu’en fait il su∞t d’un conflit, on invente une ethnie, on vous dit que vous avez une race, le roi veut construire une route, le ministre veut prendre l’avion, et là on vous dit que votre terrain il existe plus, il est parti, vous pouvez arrêter de poser des questions ça s’appelle l’expropriation.

Le truc avec l’expropriation, c’est que c’est la fin de la propriété, qui est quand même quelque chose de dégueulasse, ah ça c’est sûr. Du coup c’est quand même di∞cile à comprendre, surtout quand le terrain est loin, et qu’il est à mon père, ou plutôt à ma grand-mère, qui est morte. Quand je suis allée sur ce terrain, je n’ai eu aucune sensation particulière. C’est intangible, la propriété, surtout quand c’est pas vraiment la tienne. Seulement à ce moment-là mon père a dit ce terrain c’est le vôtre le nôtre il est à nous tous et c’est là que les ennuis ont commencé, parce que moi je me sens pas chez moi sur le terrain, et la propriété toute seule, c’est quand même flou quand on n’est pas chez soi. Après il a dit qu’on allait construire une maison dessus, opération par laquelle ça deviendrait un pied-à-terre, c’est-à-dire un lieu où la famille pourrait vivre selon les besoins et les envies de chacun·e. On aurait toujours une jambe dedans, une autre dehors, et entre les deux pour ma part six heures de vol, ce qui ressemble quand même pas mal à une amputation.

Je me suis demandé si du coup ce terrain devait être un lieu familier, c’est-à-dire un lieu de famille. Mais l’oncle qui se tenait dans la cour, je ne le connaissais pas quelques minutes plus tôt ; et il faisait sombre, je ne voyais que ses contours. J’ai eu envie de quitter le terrain de famille glauque de ma grand-mère qui est morte.

Pourtant si l’on venait à m’exproprier du terrain, à me dire que ce n’est pas chez moi et qu’on aimerait bien que je parte et que je ne manquerais à personne, ça me rendrait bien triste, malgré le manque de familiarité. Peut-être parce que, déjà, je suis partie un temps de France, avec ma jambe bancale dans l’avion qui flanche, le long de routes qui tanguent, parce qu’en France j’ai senti venir le truc, l’expropriation à petits coups de non mais pour de vrai toi tu viens d’où.

Des petites secousses comme des coups de coude qui poussent vers la sortie, et puis de l’autre côté, une terre qui me rattrape. Corrige le bancal. Ça fait comme si je l’avais cherchée, comme si j’en avais besoin, comme si j’avais déjà rampé devant ce terrain, au Bénin, en rêve, les ongles dans la terre pour en cerner les contours, apprivoiser tout ce qui s’était sédimenté là. Au bout d’un moment je me dis que tout ça constitue, peut-être, un terrain favorable à ma stabilité, et que ça, c’est pas une histoire de propriété. L’appartenance qui se matérialise, c’est le fait de dire chez moi sans crainte des moqueries. Ça a beau être dégueulasse et illusoire et construit, n’empêche que j’ai enfin posé cette jambe qui pend souvent hors équilibre, posé le pied, à terre, battue, magnifique.